Parfois, les gens ne font pas ce qu’ils avaient dit qu’ils feraient. Dans certaines circonstances, on a envie de les envoyer péter. Ce jour-là, j’ai essayé autre chose.

Je réserve un covoiturage pour traverser la France (genre 8h de trajet) avec Michel. Sur l’annonce, il donne rendez-vous à la gare de Nantes à 8h. C’est pratique, j’ai juste à prendre un bus rapide, j’y suis en 20 minutes.

La veille du départ, j’envoie à Michel le texto suivant :

« Bonsoir Michel. De quelle côté de la gare de Nantes se retrouve-t-on demain, nord ou sud? Est-ce possible de me laisser au péage de Saint-Julien-en-Genevois ? Merci. Jean-Gabriel »

(Je laisse les fautes d’orthographe d’origine afin de te permettre de pratiquer l’auto-empathie*). Michel me répond :

« Je récupère tous le mondes a l océan Leclerc de reze »

Bon. Le lieu de rendez-vous n’est pas celui annoncé sur l’annonce. Je suis un peu surpris et inquiet car, pour être à ce Leclerc un dimanche matin à 8h, il va falloir que je me lève tôt et que je prenne trois bus, ou je ne sais pas trop quoi, en tout cas, je me dis que c’est beaucoup plus compliqué que ce qui était initialement prévu. Je note aussi, dans un coin de ma tête, que Michel n’a pas employé de mots tels que « bonsoir, s’il vous plait, désolé,… » dans sa réponse, et que ça m’agace un peu, j’aime bien un minimum de courtoisie.

Je vois ensuite que si Michel prend le périphérique sur lequel donne le Leclerc et ressort deux portes plus loin, c’est à 10 minutes à pied de chez moi, c’est sur sa route, ça change pas grand chose pour lui, et moi ça me simplifie bien la vie. Je lui propose :

« C’est possible alors de me récupérer à la porte suivante sur votre route? Ça va être compliqué pour moi d’être au Leclerc à 8h, c’est mal desservi en transport en commun. Par contre je peux être à la porte des Sorinières sans problème, ya un parking relai. »

Réponse de Michel :

« Non 9h à Leclerc »

Bon. La tempête se lève alors dans mon petit crâne et les merveilleux jugements arrivent : mais c’est quoi ce gros con? Le mec, il dit ni bonjour, ni bonsoir, ni rien, il change le lieu ET visiblement aussi l’heure du rendez-vous sans prévenir, je lui propose un truc qui arrange tout le monde et il prend même pas le temps de réfléchir, alors que ça serait plus simple pour moi et que ça change pas grand chose pour lui. Et puis c’est quoi ce ton de message lapidaire genre j’en n’ai rien à foutre, j’ai décidé et c’est comme ça, tu te démerdes, etc…etc…etc…. Je vois que ça va être compliqué, j’ai soudainement plus du tout envie de passer huit heures dans la bagnole de ce type. Faut juste que j’annule ma réservation pour récupérer mon fric et prendre un autre trajet. (Je jette un œil, y’en a un autre qui pourrait m’aller.)

Et puis là, je me rappelle qu’il parait que les êtres humains sont mus naturellement par l’élan de contribuer au bien-être les uns des autres, et que rien ne les fait plus frétiller que de rendre la vie d’autrui plus belle. Je sais pas pourquoi je pense à ça à ce moment là, parce que mon Michel, là, ben il a pas l’air de frétiller à l’idée de me simplifier la vie, je crois même qu’il s’en fout pas mal. Deux possibilités, alors : soit ce que j’ai entendu dans mes formations à la Communication NonViolente, c’est de la grosse intox de bisounours ; soit Michel n’est pas un être humain (mais juste un gros égoïste qu’a pas envie de se faire chier à rendre service aux autres, qui ne pense qu’à sa tronche, qui est bien content d’empocher mon fric et qui s’en fout du reste).

J’accueille cette deuxième caisse de pensées magnifiques et puis je me rappelle d’un autre truc : quand un être humain ne semble pas agir à partir de son élan à contribuer, c’est que quelque chose l’en empêche. Et aussi, quand quelqu’un vous dit « non », c’est qu’il dit « oui » à autre chose. Je décide donc d’envoyer un message pour demander à Michel d’annuler ma réservation, mais je choisis de lui donner aussi un peu d’empathie-sms. C’est-à-dire de lui signifier, en quelques mots, que je prends en compte ce qui peut se passer de son côté. J’ignore les détails de sa situation, mais je peux essayer d’imaginer. Ça donne :

« Je suppose que ce n’est pas du tout pratique pour vous ce que je vous propose, et moi je suis un peu coincé par ces changements, j’en suis bien désolé. Pouvez-vous annuler ma réservation car je ne pourrais être au rdv malheureusement?

Au taquet, Michel répond à la seconde :

« OK »

SpeedJugement sonne alors à la porte et me livre une nouvelle cargaison de belles pensées : « Putain mais ce gros con est même pas foutu de faire une phrase complète, et moi qu’essaie de lui donner de l’empathie, de lui montrer que je veux pas lui compliquer la vie, et vas-y que je lui fais des belles phrases à la con bien ampoulées, mais non il en n’a rien à secouer de me faire annuler un si long trajet la veille du départ, il ne daigne même pas montrer une once de je-suis-désolé, mais quel gros con etc…etc…etc… »

Et puis là, j’ai une nouvelle inquiétude, il faut que ce soit lui qui annule ma réservation afin que je ne perde pas d’argent. Et je ne peux pas réserver de nouveau trajet si celui-ci n’est pas annulé. J’ajoute alors :

« Merci beaucoup et encore désolé. J’attends votre annulation pour pouvoir réserver un nouveau trajet. Bonne soirée et bon trajet demain ».

Je suis partagé en deux. D’un coté, j’ai envie de faire de mon mieux pour que les choses s’arrangent et voir ce que ça peut donner de pratiquer la CNV dans une situation comme celle-là ; et de l’autre côté, il y a cette petite voix en moi qui me traite de gros faux-cul lèche-cul intéressé hypocrite, et qui se demande jusqu’où je vais faire la carpette qui ne sait que s’excuser devant ce gros malotru.

Michel : « compliqué je ne suis pas chez moi ils n’ont pas internet »

Mais il se fout carrément de ma gueule en fait !? Je vous passe le flot de messages d’amour qu’il me vient à l’idée de lui envoyer, le mail que j’écris dans ma tête à Blablacar pour expliquer ma situation, en m’appuyant sur le fait que le monsieur ne fait rien comme il a dit qu’il ferait dans son annonce, et que je suis dans mon droit, regardez, voici une capture d’écran de l’annonce et des textos qu’il m’a envoyés, il ne respecte pas ses engagements, mettez-le en prison, qu’on lui coupe la tête, etc…etc…etc…

Je réfléchis. Suis-je prêt à perdre 26€ à cause de ce gros naze ? Ai-je vraiment envie d’écrire à Blablacar ? N’y-a-t-il aucune autre issue ? Dix minutes plus tard, pour être sûr que c’est bien la merde, j’envoie :

« Vous n’avez aucun moyen d’annuler ma réservation avant demain 8h? »

Michel : « Non désolée »

Ah, ce Michel, toujours cette chaleur humaine dans le choix des mots ! Et je passe sur le changement de sexe. C’est foutu, c’est un con, j’ai perdu 26€ ET je ne peux pas réserver d’autre trajet. Au passage, je me suis ridiculisé à essayer de faire de la Communication NonViolente avec ce pauvre type, j’ai envie de lui réclamer mon fric et toute l’empathie que j’ai essayé de lui donner. Raaaaaah !

Silence d’impasse, amertume, dégoût. Inquiétude face à l’inconnu au sujet de mon voyage du lendemain.

Trois minutes passent et je reçois un nouveau message de Michel :

« Bon si je dois prendre la prochaine sortie pas de souci mais je connais rien donc faut pas que cela soit compliqué »

Bam ! Alors ça, si je m’y attendais ! Je me dis, putain, mais ça a marché ! Je me dis que Michel a vu que j’essayais de faire au mieux pour moi ET pour lui et que du coup, se sentant pris en compte, il a retrouver son élan à contribuer à embellir la vie de son prochain (joué par moi dans cette situation). Ou alors, je lui ai foutu la pression et il s’est senti obligé. Naaaaan, je préfère croire la première option, c’est plus beau. Bon, j’en sais rien. Je vois en tout cas qu’au lieu de durcir le ton, de devenir procédurier, de menacer ou alors de couper court, je me suis accroché à mon intention de faire au mieux pour favoriser une ouverture, un changement d’état d’esprit.

EPIDOGUE

Le lendemain matin, je retrouve Michel en pleine forme après avoir marché dix minutes depuis chez moi. Il a trouvé sans problème le point de rendez-vous que je lui ai proposé. Je monte dans la voiture avec un autre covoitureur, et un petit chien. Un petit chien qui est la raison pour laquelle Michel a traversé la France. Il ramène son nouveau petit compagnon chez lui à présent. Michel est adorable, il est gaga avec son chien pour qui il est en train de faire un peu moins de 2000 bornes en un weekend. Je passe 8 heures assis à l’arrière avec le petit animal. Je lui fais des gratouillis pour le rassurer, car il comprend pas trop ce qui lui arrive.

Quand je le regarde, je suis tout attendri, et je sens comme au fond, j’ai envie de contribuer à lui rendre la vie plus belle, à faire quelque chose pour qu’il se détende, se sente en sécurité. Alors, je gratouille, je gratouille, et je me dis que ce voyage n’est pas du tout ce que j’avais pensé qu’il serait.

Le p’tit chien à Michel

***

*Auto-empathie : ce moment que tu prends pour voir ce qui se passe en toi suite à une parole, un geste, une pensée dont tu es témoin. Un temps pour accueillir les jugements qui te traversent et découvrir les sentiments et les besoins qui remuent en toi.


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